studio-théâtre
vitry


CHRONIQUE #4

"Il a commencé à faire chaud (15° supérieurs à la moyenne saisonnière) et la chaleur donne l’impression d’être
déjà en été, et peut-être un peu en vacances alors que personne ne l’est. Ni celles ou ceux qui travaillent, ni
celle et ceux qui n’ont pas de travail ou ne peuvent pas travailler.

« l’argent sa coûte cher »

Nadia, Djino et Jean-Baptiste échangent sur un banc à l’ombre de cette chaleur pas exactement de saison.
Elle et ils ont retranscrit des phrases glanées dans Vitry comme de petits trésors toujours à vue et je m’assieds
sur le banc pour les écouter en parler, découvrir petit à petit le fruit de leur collecte, les questions que ces
graphies à la bombe ou au pochoir leur posent.

« Je suis la tour infernale «

Je suis libre »

Qui n’en finit pas
De te signifier
Que tu n’existes pas. »

« L’oppresseur ne se rend pas compte du mal qu’implique l’oppression tant que l’opprimé l’accepte. Henry David Thoreau »

Tous les trois ont déambulé chacun à leur rythme dans un périmètre élargi autour du terrain/jardin pour
noter ce qui est écrit, dessiné, peint sur les murs, avec cette conscience que de tels messages sont indélébiles
jusqu’à ce qu’ils soient recouverts de peinture ou nettoyés au Karcher, ce mot qui désormais ne pourra plus
jamais résonner de la même manière dans aucune cité.

« Petits poèmes roses « Des maisons
L’ascenseur social Pas des prisons »
Ne peut pas descendre
Dans la cité »

Tous les trois se demandent comment lire et comprendre ce que d’autres ont écrit à différents endroits de la
ville, dans des recoins improbables ou de la manière la plus voyante possible pour que tout le monde puisse
croiser ces phrases venues d’une pensée ou d’un texte ou d’un film ou d’une série Netflix et trouvent leur
place dans un contexte qui ne les attendait pas.

« Petits poèmes roses
Sur les marches, toujours à créer
D’un autre escalier, à faire voyager
Hors de la cité »

« Je passe la caise au pont »
« Fuck la BAC »

Les phrases entrent dans la vie des passantes et passant sans même qu’elles et ils s’en rendent vraiment
compte. Non qu’elles soient intrusives, mais au contraire livrées au regard comme de possibles suppléments
de pensée, des interrogations adressées à qui passerait par là et lirait, transporterait en soi quelques mots
sortis de nulle part et pourtant bien là.

« Lire c’est être »

Une femme porte son chat un moment avant de le déposer lentement pour qu’il aille s’aplatir dans les herbes
hautes. Nadia se demande comment transformer les regards qui ont fabriqué de l’aigreur. Et pendant qu’un
groupe de l’hôpital de jour traverse l’allée centrale, la femme récupère son chat avant de ne plus le retrouver
dans les broussailles.

« Le monde ou rien »

Puis les corps de Nadia, Djino, Jean-Baptiste rejoints l’après-midi par Salomé et Rémy réclament de se
mettre en mouvement et à l’épreuve de ces lieux où les phrases sont inscrites, pour leur donner une autre vie
que personne jusque-là n’aurait pu soupçonner. Chacun.e son tour, plongé.e.s dans une écoute musicale non
dévoilée, va interpréter ce que ces phrases ont laissé comme trace intérieure.

« Stop féminicide »

« Tes pas content ces la même »

« Rire sardonique »

Et à la suite de Djino, dans un patio arrière entre deux immeubles, sous le regard immobile d’une Pamela
Anderson peinte en immense sous deux boitiers d’air conditionné, toisée par une retoucheuse un peu in -
quiète dans sa boutique, Nadia se met à rire d’un rire qui glace le sang parce qu’on ne comprend pas d’où il
vient, un rire tellement puissant dans la violence qu’il contient et est le seul à pouvoir rendre, un rire qui tout
autour interloque les petits attroupements de fumeurs dissimulés et les captive à la fois. Et le corps de Nadia
écoutant du Zouglou se jette contre un pilier à en perdre sa chaussure, sans plus rire maintenant, mais pour
passer le relai au corps suivant. Et Rémy de prendre la relève, chargé de tout ce qui vient d’être vu, entendu,
senti et aussitôt effacé."

Marcelline Delbecq
Le 17/05/2022